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Aux Arbres Citoyens !


J’étais un arbre en fleurs où chantait ma jeunesse,
Jeunesse, oiseau charmant, mais trop vite envolé,
Et même, avant de fuir du bel arbre effeuillé,
Il m’avait tant chanté qu’il se plaignait sans cesse.

Mais sa plainte était douce, et telle en sa tristesse
Qu’à défaut de témoin et de groupe assemblé,
Le buisson attentif avec l’écho troublé
Et le cœur du vieux chêne en pleurait de tendresse.

Tout se tait, tout est mort ! L’arbre, veuf de chanson,
Etend ses rameaux nus sous les mornes saisons ;
Quelque craquement sourd s’entend par intervalle ;

Debout, il se dévore, il se ride, il attend,
Jusqu’à l’heure où viendra la corneille fatale
Pour le suprême hiver chanter le dernier chant

Sainte-Beuve (1804-1869)

L’arbre est un intrus dans la société de l’Homme qui marche.
L’arbre ne marche pas il vibre, il déploie ses ramures,
pour certains, laisse tomber ses feuilles.  
D’autres lui ressemblent mais gardent leurs épines.
De la toute petite graine jusqu’au plus grand des houppiers,
son échelle de temps dépasse de très loin la nôtre.  
Ses cernes de bois se concentrent et dansent en ellipse
depuis le tronc jusqu’au sommet.

Cet arbre est souvent mal placé, devant la mer, derrière une fenêtre, il agace.  
Tous les jours il est là, il bouge mais ne se déplace pas.
Il y a bien quelques jours balayés par les vents qui laissent entrer
un peu plus de lumière, qui laisse entrevoir l’horizon, mais tous les jours
il est là et ne se déplace pas.

Puissions-nous aller juste derrière lui voir ainsi ce qu’il nous cache, ce qu’il filtre ?

Il n’est pas facile d’être un arbre dans un monde où l’espace et le temps
ne sont plus ses alliés.
L’arbre à ses côtés voit les femmes, les hommes déambuler,
s’agiter, s’exciter, creuser, combler la terre, toucher ainsi ses racines,
ancres incertaines pour le déstabiliser.
Ses tentacules sous-terraines affectées tantôt innocemment, tantôt abusivement
se retirent, abandonnent du terrain.
Las, l’arbre abandonne son chemin d’arbre, la place est vacante.
Tantôt une de ses branches gêne, le regard n’est pas fluide, alors on la coupe,
on l’ampute, ce n’est que du bois, irrésistible.
Puis c’est une autre branche que l’on coupe et c’est tout un équilibre distrait,
condamné pour la posture infiniment calculée d’une verticale à branches réparties.

Le temps est si lointain, si décalé entre un arbre et un homme que nul
ne peut imaginer la trajectoire complexe, laborieuse, fragmentée d’un arbre
au moment où on le rencontre.  
Nul ne sait si le feu l’a frôlé, si le froid l’a glacé,
si le bombyx l’a piqué, si le capricorne l’a foré.

Ainsi une vie d’arbre se joue à quelques dents de scie
ou quelques maillons de chaine de tronçonneuse.

Un bref instant où subitement un arbre tombe, un sol est dérobé et un écosystème
tout entier qui lui est relié disparait.

Mais peu importe sur tous les bords des ruisseaux, à flan de coteaux,
sur la belle friche alanguie, l’arbre se tient prêt à occuper le terrain laissé libre
par le vide de la nature. Car l’arbre a horreur du vide.

Sachez citoyens bipèdes qu’entre arbres on s’évite, on se frôle, on se respecte.
Entre chaque arbre on parle d’espace de timidité, ce mince jour laissé vacant
pour que chaque arbre puisse respirer.

Dans le sol, il en est de même, les entrelacs, les parcours sans jour,
les chevelus racinaires se respectent mutuellement.

Arbres après arbres, il y a tant à voir, des fuseaux, des pyramides, des boules,
des parasols, des arêtes de poissons, des pinceaux, des pleureurs,
le monde des arbres est multiple.

Nous n’irions plus au bois ?
Jusqu’au dernier des arbres, à son ombre légère,
je veux jardiner à ses côtés et sentir ses vibrations m’accompagner…

Jean-Laurent Félizia
Octobre 2011